mardi 30 septembre 2008

DESTINATION Mr O.

Car je te disais que souvent, je te disais quoi déjà, ah oui, marcher, marcher, et toujours marcher sans s’arrêter, marcher avec difficulté, mais marcher toujours, jusqu’au point de non retour. Comme tu peux le voir, je suis vieille et fatiguée, mon dos est courbé, j’ai trop marché.
– Mais pourquoi tu dis ça Mamie, tu ne peux pas marcher toi.
– Tu sais Maïa, il y a des voyages que l’on fait dans sa tête. Quand j’avais ton âge, je faisais beaucoup de route de Toulouse à Nîmes et de Nîmes à Toulouse. Mais ce trajet là était linéaire. J’ai toujours détesté les autoroutes. Alors pendant sept ans, sept ans d’internat, sept ans de route, je me suis inventé des voyages jusqu’à ce que je rencontre monsieur P.
– Monsieur P. ? C’est qui déjà ?
– Oh, sans importance. Donc, avec monsieur P., je me suis posée pendant trois ans, trois ans d’autoroute. Et puis un jour, monsieur P. est parti. Il a pris un autre chemin sans moi. La route est devenue plus longue alors, mais cette route était inévitable, celle de la solitude. Le dos courbé, j’ai continué à marcher. J’ai fait trois ans de faculté, pendant lesquelles je n’ai pas emprunté d’autre route que celle qui m’amenait de la maison jusqu’à la fac. La fac avec ses gros pavés, vraiment pas accessible quand tu marches avec des roues. Je mettais presque autant de temps pour atteindre la salle de classe que pour rentrer chez moi. J’avais mal. J’y allais quand même.
– Pourquoi, Mamie ? Pourquoi étais-tu obligée d’y aller ?
– Parce qu’il y a des chemins qui ne mènent pas toujours à Rome. Des chemins qui t’ouvrent le coeur et l’esprit. Les chemins du savoir.
– Oh, Mamie, c’est pas marrant ce que tu me racontes. Raconte-moi plutôt comment t’as connu Papi.
– Comment j’ai connu Papi ? Alors, attends que je me souvienne. Ah oui ça y est j’y suis. A l’époque j’avais un ordinateur, agréable outil pour me permettre de voyager. Et une fois, j’en ai eu marre de voyager virtuellement. Il fallait que je recommence à marcher. Que je fasse vibrer mon corps, mon esprit. Donc un jour, quelqu’un m’a dit : je serai là demain. Je t’attends à la fac. Je connais Vauban. Je suis des Carmes, mais je peux venir à Vauban pour toi, rien que pour toi. Et monsieur O. est venu. Pas de grand rendez-vous, juste un Je t’attends au parking des profs, sois à l’heure.
– Et alors, alors, mamie, qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui s’est passé ?
– Attends, je vais t’apprendre à voyager dans ta tête. Alors, tu imagines ta vieille grand-mère, avec soixante ans de moins, sur son fauteuil électrique. Tu l’imagines, c’est bon ? Non, non… Ferme les yeux, c’est mieux. Voilà, comme ça. Imagine la peur, une boule au ventre énorme comme lorsque tu es sur le point de rendre un devoir de maths que tu n’as pas réussi. Tes joues rougissent un peu. Tu as le coeur qui bat fort, fort, fort !
– Ah oui, je comprends, comme quand je vois Adrien ?
– Exactement, comme quand tu vois Adrien. J’ai pris mon taxi, comme tous les matins, on avait rendez-vous à 9h. Mes mains tremblaient. Je n’arrivais plus à articuler. J’étais ma coiffée, mal habillée, et j’étais surtout très en colère.
– En colère ? Mais pourquoi mamie ? Qu’est-ce qu’il a fait le monsieur ?
– Rien. Monsieur O n’a rien fait. J’étais en colère après moi.
– Après toi ? Qu’est-ce que c’est compliqué un adulte !
– Oui, j’étais en colère après moi, non pas parce que j’allais voir monsieur O. mais parce que je m’en voulais d’avoir réussi momentanément à oublier monsieur P. A ressentir quelque chose de beaucoup plus fort que la première fois où j’ai vu monsieur P. Je suis arrivée au parking à 9h moins 20. Je suis allée prendre un café. Mauvaise idée. Mon coeur battait encore plus vite. Je scrutais chaque jeune homme qui approchait un peu trop près de moi. Je ne voulais pas être surprise en voyant monsieur O. J’ai tourné, j’ai viré, j’ai voulu aller à la bibliothèque mais elle n’était pas encore ouverte. Alors j’ai refait le trajet mainte et mainte fois, de la bibliothèque au parking, du parking à la bibliothèque. J’étais dans un état indescriptible. 9h moins 10 : toujours personne. Et mon coeur qui battait au rythme d’une pendule tic tac tic tac tic tac. Alors j’ai bu un autre café. Je devais avoir les nerfs solides. Je savais qu’il était très différent de monsieur P. Je savais qu’il avait les yeux aussi noirs que monsieur P. les yeux bleus. C’est tout ce que je savais. Mon coeur lui aussi faisait un voyage extraordinaire. Un voyage très différent dans lequel il inventait toutes sortes de dialogues fictifs, dans lesquels je jouais à la fille détachée et forte. Mais en vérité, j’étais faible.
– Et alors Mamie, il est venu ? Il est venu ?
– Bien sûr qu’il est venu ! Tu crois quoi ? De toute façon il n’avait pas le choix il devait venir pour écrire un autre voyage. 9h moins 5 : je ne sentais plus mon corps. Mon âme était détachée de son enveloppe et je continuais à voyager de la bibliothèque au parking. Et vas-y que je t’en faisais, des voyages ! Je me suis même surprise à être sur la terrasse d’un grand hôtel avec une chambre où on avait étalé des pétales de roses tout autour en cercles ; je m’imaginais les tapis et des mots d’amour… Tout à coup, je fus touchée par la grâce divine.
– Mamie, qu’est-ce que c’est, cette histoire de grâce divine ? Tu n’as jamais cru en Dieu.
– Je sais. J’ai vu les yeux d’un ange. Il a marché jusqu’à moi lentement, très lentement. J’étais presque morte. Le souffle me manquait. Le voyage que j’avais entrepris avec monsieur P. était arrivé à son terme. Et là, à cet instant précis, cet instant où je me sentais défaillir, commençait le voyage avec monsieur O. De taille plus petite que monsieur P., il portait une chemise blanche, et lorsqu’il s’approchait de moi pour me dire bonjour, je pus entrevoir des montagnes, des déserts, des voyages au bout de mes nuits. Je dis ça parce qu’il sentait le sable. Monsieur O. sentait bon le sable. Depuis, il y a eu d’autres voyages que j’ai faits avec ou sans lui car, à chaque rendez-vous que je lui donnais, il prenait souvent un autre chemin, un chemin détourné, qui me faisait languir, qui me faisait battre le coeur encore plus fort à chaque fois. Et à chaque rendez-vous manqué je refaisais le même voyage, le même trajet. J’allais l’attendre au centre ville, et quand il n’arrivait pas, je m’inventais des voyages où il m’emmenait loin, très loin. Oui, je suis d’accord, il n’est pas souvent venu. Mais tu sais, un voyage n’est pas forcément obligé de se terminer, il peut continuer, continuer sans trouver de fin. Car ce qui compte, ce n’est pas où tu vas, ce n’est pas quand tu dois y aller, c’est par quel moyen tu y vas et comment tu te sens lorsque enfin tu trouves le plus court chemin vers ton bonheur. Monsieur O. qui est aujourd’hui ton grand-père m’a donné des petits mots de bonheur et de grands voyages. Le voyage du savoir, de la patience, de la tolérance et de l’amour.

1 commentaire:

béné a dit…

ah il était difficile à retrouver ce texte, c'est mon préféré parmi ceux que t'as écrit...espérons qu'il soit prémonitoire