mercredi 24 septembre 2008

BRANCARDS

Je me suis cassé la gueule comme souvent d’ailleurs, un gros bruit sourd, boum ! la tête la première contre le carrelage. Eh oui ! je n’ai pas de réflexe parachute. Une fois par terre, on est bien. Plus aucune douleur. juste des sons qui remontent. Et pas seulement aux oreilles. Des sons qui remontent par le nez, par la bouche, juste un petit cliquetis de mon bracelet en argent qui s’est cassé pendant ma chute. Et juste l’odeur amère du sang qui coule de mes lèvres. Après ça vient l’odeur de l’alcool. Pas celui qu’on boit, non. Celui que l’on applique pour soigner les blessures. Ça pique. C’est froid. Et ça monte au nez. Ensuite, vient une odeur que j’aime. L’odeur particulière du rouge à lèvres à maman. Cette odeur fruitée, un peu sucrée qu’elle dépose sur ma joue comme on mange un bonbon.
Des fois -ça se passe pas toujours de la même façon- des fois, je tombe mais la chute est plus brutale et les bruits différents. Tout de même, ce bruit là je pourrais l’éviter. C’est le bruit de l’ambulance. Car j’ai eu la bonne idée de me casser le menton et de me péter autre chose par la même occasion. Mais bon, passons. Ah oui, le bruit de l’ambulance, comment ça fait déjà ? Une petite musique répétitive, pas très mélodieux mais au bout du compte, t’arrive plus ou moins à fredonner quelque chose dessus. Ambulance oblige, vient l’odeur de l’hôpital, et les bruits qui l’entourent.
Ce bruit là est encore pire que le bruit de ma chute. Comme j’ai des difficultés pour voir, j’ai développé un sens particulier qui est celui de trop entendre. Quand tu as cinq ans, et qu’on te dit que tu vas avoir le genou déformé à vie, là, tu as envie d’être sourde. Mais bon, c’est pas grave. Un peu de sens de l’humour.
A l’hôpital, un bruit succède à une odeur. J’adore lorsqu’on vient me changer les draps pour en mettre des tout neufs. Le tissu froissé s’accouple à une odeur âcre de trop propre, trop lavé. Alors, mon esprit divague. Il part loin, très loin, jusqu’à la boulangerie de mon grand-père, jusque dans le four chaud, jusque dans les moindres petits clapotis de la pâte en train de dorer. Là, je retrouve des bruits et des odeurs qui me font sourire. A côté du four, mon grand-père a placé un piège à rats, car une fois, la pièce en avait été infestée. Et je ne sais pas pourquoi, je m’imagine toujours le doux bruit de la tapette qui se referme sur la queue du rongeur.
Ah, que je déteste les rats ! Cet animal répugnant, il faudrait le javelliser ! Au fait, je t’ai pas dit, quand je suis tombée la tête la première dans le seau de Betadine. Oh, remarque, il fallait m’opérer, me désinfecter, comme le rat ! Je préfère penser aux pains aux chocolats. Franchement, j’ai mal choisi mon jour pour me casser la margoulette ! Le 13 février, alors que j’aurais pu entendre le chant des oiseaux et de mes parents essayant d’articuler un Happy Birthday. Non, j’ai préféré le bruit des brancards qui roulent, qui se bousculent, qui se tamponnent, claquent, c’est pire que sur une autoroute !
J’te jure, ils devraient faire des limitations de vitesse ! Et penser à changer les roues de temps en temps. parce qu’avec les roues qui couinent, j’te raconte pas l’horreur pour des oreilles trop sensibles.
Ce qui me gêne le plus, c’est que ma voisine d’à côté vient de se faire opérer pour la onzième fois et qu’elle murmure des trucs morbides dont je ne comprends même pas le sens. Angélique, je crois qu’elle s’appelle Angélique. Drôle de prénom pour une commère ! On a dû mal lui placer son dentier car elle zozotte. Pire que ça : avec sa bouche, elle fait le bruit d’un ventilateur. Pardon si tu m’entends, Angélique, mais c’est la vérité.
Six ans. Aujourd’hui j’ai six ans. Et le seul cadeau qu’on a à m’offrir, c’est un bain de Bétadine, une vieille rombière et quatre roues qui couinent.
Question bruit, je suis servie. T’en voulais des bruits ? T’en as eu.
Comme si ça ne suffisait pas, voilà ma charmante voisine qui se met à me raconter ou plutôt à me siffler tellement l’air passe entre ses dents, que son mari la trompait avec quoi ? avec qui ? Non pas avec une femme mais avec un homme. Comble du ridicule, je me mets à imaginer le chant de la famille en deuil, qui apprend que leur pauvre tante, leur pauvre cousine, a mis fin à ses jours parce que son mari est parti avec un autre homme. Alors là, j’te sors le grand jeu, les grosses cloches, et le clairon comme en temps de guerre, un truc énorme qui fait plein de bruit, pour pas m’apercevoir, qu’en fait, on est en train de me plâtrer la jambe de la hanche jusqu’à l’orteil.

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