mercredi 24 septembre 2008

PAGE NOIRE

J’adore mon sac à dos. C’est mon père qui me l’a offert pour mon anniversaire. Je devais avoir sept ou huit ans. C’est dingue la valeur sentimentale qu’il avait, ce foutu sac à dos.
Je ne sais pas très bien si c’était une besace ou un grand sac de voyage. Tout ce que je savais maintenant c’est qu’il commençait à peser très lourd.
Je m’arrêtais donc pour savoir ce que j’avais pu y mettre. Stupidité d’emporter trop d’affaires ! Mon fiancé me l’avait dit. Il disait toujours des choses justes, des choses pertinentes.
Bref, dans mon sac à dos, que pouvait-il y avoir ?
Certainement des livres. De vieux torchons griffonnés, des articles de journaux découpés, et de bien obscures pensées.
Normal. C’était le sac à dos que m’avait offert mon père.
Trêve de plaisanteries. Je découvrais des livres que je n’avais pas lus, ou que je n’avais jamais osé lire, comme tous ces souvenirs qu’on cherche à refouler, on ne sait pourquoi, on ne sait comment.
Je décidai d’en ouvrir un. Mais à ma grande surprise, toutes les pages étaient abîmées, moires, salies. Je distinguai à peine les mots. Les mots, mais quels mots ? Ce n’étaient même pas des mots mais une sorte de langage codé, indéchiffrable.
Mais pourquoi avais-je emporté des livres ?
Sans doute parce que j’étais amoureuse de ces bouquins dont je n’avais jamais lu une page. Mais il ne devait pas y avoir que des bouquins dans mon sac !
Autre chose pesait lourd.
Voyons. Mon journal intime. Un vieux pyjama. Des stylos, puisque je ne me séparais jamais de mes stylos. Mon père m’avait donné l’habitude d’écrire des pages et des pages de n’importe quoi. Des phrases sans queue ni tête. Mais j’écrivais. Tout le monde me disait que je devais écrire, qu’à défaut de parler, à défaut de sourire, je devais écrire.
Parler rime à quoi ? Ecrire, c’est beaucoup mieux Marine, si tu veux avancer dans ta vie vers quelque chose d’utile dans ton existence.
Alors non, il n’y avait pas que des livres dans mon sac, il y avait aussi tous ces bouts de phrases, tous ces mots que j’avais balancés, que j’avais crachés jusqu’à en vomir, parce que je ne sais pas parler. Je ne sais pas m’ouvrir.
Mon père et ses conseils, mon fiancé et ses conseils, tout le monde s’obstinait à vouloir diriger ma vie. Et au cours de mon voyage, je m’étais dit que j’allais pouvoir tout oublier, le poids des conseils et le poids des mots.
Je voulais écrire quelque chose de léger, quelque chose de drôle et d’apaisant. Et je n’y arrivais pas.
Et d’un seul coup, le poids de mon sac me ramenait à mon incapacité à m’exprimer autrement que par la peine, la solitude et la souffrance.

Le poids de mon sac contenait exactement tout ce qu’on avait fait de moi, une matière lourde, instable et pesante, informe, impropre à toute forme, à toute forme de vie. Mon passé, mes regrets, tout ce que j’aurais dû dire et faire avant de quitter mon fiancé et de quitter mon père était là.
De toute façon, comme disait ma mère, je portais le poids du monde sur mes épaules.

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