jeudi 21 mai 2009

Même pas peur... (final)

Dans neuf coups, le minuit lugubre sera là. Lui, il est là, à son bureau. Face à la fenêtre. La pluie tombe. Il est pensif. « Ça y est, il est minuit... Le rituel annuel va bientôt commencer. Ma Mère va venir dans quelques secondes taper à ma porte... Je hais ce soir... » Le temps passe, mais elle n'arrive toujours pas. L'orage s'intensifie et le tonnerre gronde. La pluie frappe de plus en plus fort sur la vitre.
« Je vais lire un peu en attendant l'exécution du plan habituel... »
Il se lève, va vers la bibliothèque. Il prend un livre... Histoires Grotesques et Sérieuses d'Egard Poe. Un de ses favoris. Il retourne s'assoir et commence à lire. Avant d'arriver à la vingtième page, il entend un bruit dans l'allée. Sans se lever de sa chaise, il regarde par la fenêtre. Trois enfants sillonnent l'allée. « Ça y est, ils sont là, ça va recommencer. Comme chaque année... » Les enfants tapent à la porte, on leur ouvre, et ils repartent.
« Mais que fait Maman ? Elle devrait déjà être montée... »
Il se lève, se dirige vers la porte, l'entrouvre et écoute. Il entend sa Mère parler avec son Père. Comme à chaque fois, ils crient. Il referme sa porte et retourne à sa lecture. Les vagues d'enfants, tantôt accompagnés d'adultes, tantôt seuls, se succèdent, et viennent s'écraser à la porte d'entrée, et repartent, comme repoussés par la paroi rocheuse de la maison.
Dans l'allée, que ce soit à l'aller comme au retour, les enfants dansent et chantent... Leur joie lui rappelle à quel point il est seul dans l'immensité de sa chambre. En réalité elle n'est pas vraiment grande, mais les ombres et les éclairs qui se jettent à corps perdu dans la pièce, se reflétant dans les miroirs, la rendent plus grande. Il finit la première histoire de son livre, quand on tape à la porte, de la chambre cette fois...
« – Maman ? C'est toi ?
– Non ! C'est ton Père... Ta Mère va venir d'ici une demie heure avec tes apparats...
– Oh, d'accord. »
La discussion s'était faite porte close. Lui et son père ne sont plus en bon termes depuis trois ans. Depuis ce soir tragique. Trois ans, jour pour jour... C'est en partie pour ça qu'il n'aime pas ce soir de l'année. Alors que tous les autres enfants s'amusent et chantent dans les rues déguisés en monstres, lui, il fait face au sien. Chaque année depuis trois ans, tous les soirs et plus encore se soir là, il s'assoie face à son bureau, et une photographie de sa Mère. Sa Mère était styliste, mais comme elle n'aimait pas les grandes villes, elle avait réussi à convaincre son mari d'habiter dans un village de montagne. Elle aimait créer différentes tenues, si bien qu'à chaque soir d'halloween, il pouvait se vanter d'avoir un des plus beaux costumes. Un soir où il attendait dans sa chambre qu'elle vienne le chercher, il a entendu une conversation plus que mouvementée venant de la salle à manger. Les cris de sa Mère, piquant sa curiosité au vif, l'on poussé à descendre voir ce qu'il se passait. Quelle erreur ! Aussitôt arrivé au bas des escalier, il entrevoit dans l'encadrement de la porte de la salle à manger, son Père et sa Mère en train de se disputer plus que violemment. Il voulu s'interposer, mais son Père le repoussa avec force. Impuissant, il s'assoit dans les escaliers, se repliant sur lui même, et assistant au terrible spectacle.
« -Tu me trompes, n'est-ce pas ?
-Mais qu'est-ce qui te fait dire ça ?
-Tu sorts de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps, voilà ce qui me fait dire ça !
-Ne dis pas de sottises voyons. Tu sais bien que mon métier m'oblige à me rendre chez les gens. Il faut bien que je prenne leur mesures non ?
-Peut être, mais ça explique pas pourquoi tu passes de plus en plus de temps dehors. Tes clients sont de plus en plus gros c'est ça ?!
-Calme toi ! Tu es encore saoul !
-Non, je me calme pas ! En plus, avant tu faisais que des tenues pour femmes, maintenant, tu en fais aussi pour hommes ! Je suis sûr que pour te payer, tes clients négocient avec toi « à bras le corps » pour ainsi dire !
-Ça suffit maintenant, j'en ai assez de tes remarques. Regarde toi, tu n'es plus qu'une épave, détruite pas l'alcool. Je suis sûre qu'il y a plus d'alcool dans ton sang que dans la bouteille que tu tiens !
-C'est pas l'alcool le problème, c'est toi et ce que tu fais avec ton cul ! »
Il lui porte un violent coup de poing au visage, et la fait tomber au sol. Elle ne peut plus retenir ni ses larmes, ni ce qu'elle a sur le c?ur. Elle éclate en sanglots et poursuit :
« -Surveilles tes paroles, j'en ai plus que marre ! Tu veux que je te dise ? Oui je te trompe. C'est pas pour rien que je reste à la maison le moins souvent possible. De ton réveil à ton couché, tu sembles être greffé à cette maudit bière ! J'élargis ma clientèle pour ne plus avoir à te voir ! Et oui, certain me paye en nature !! »
Il l'attrape par le col et la tient droite face à lui. A force qu'elle se débatte, il fini par la lâcher, et elle retombe sur ses pieds.
« -Pourquoi tu me fais ça, espèce de co...
-Notre enfant est là surveille ton langage ! Pourquoi je fais ça ? Mais regarde toi ! Dès que tu as bu, tu ne te contrôle plus, tu deviens violent, m'insultes et parfois même tu me frapes ! Sûrement que l'alcool a détruit ton seul neurone, mais on a déjà eu une conversation similaire, et on avait même tenté de trouver un compromis, j'arrêtais de travailler les week ends et toi de boire. Mais ça n'a pas marché, et voilà où on en est aujourd'hui ! Et si je vais voir ailleurs pour des relations sexuelles, c'est parce que depuis que tu bois, en plus d'être violent, tu es des moments d'impuissance, et les rares fois où l'on arrive à quelque chose, ta violence s'immisce sous nos draps ! Je ne peux plus vivre dans ces conditions ! »
Il reste assis dans son coin, et regarde ses parents se détruire l'un l'autre. La Mère à coup de paroles blessantes, et le Père, à coups de poing...
Un quart d'heure vient de passer. C'est bientôt l'heure. Les enfants continuent de se succéder par vagues devant la maison. Et tous repartent en chantant « Tricks or Treat »... « Pfff, « des farces ou des sucreries »... Ça fait trois ans que je ne fais plus de farce et que je n'ai pas de sucreries... Quand je sors dans la rue, tout ce que les gens disent c'est « Ah regardez, c'est l'enfant du travelo »... Je hais vraiment cette fête... C'est bien parce que c'est ma façon de rendre hommage à ma Mère que je continu... Je souffre une seule fois par an, c'est bien moins que ce qu'elle a endurée Elle... » Le temps ne passe pas assez vite, et ce dernier quart d'heure semble durer une éternité... Il voit de plus en plus d'enfants venir s'échouer à sa porte, avant de repartir, soufflés au large par le Père. L'orage se fait plus fort, et les éclairs projettent les ombres des arbres devant sa chambre, sur le mur derrière lui. Elles y dessinent un spectacle fascinant et effrayant à la fois. Il détache son regard de cette fresque macabre et se replonge dans sa lecture. Les enfants qui viennent taper à la porte, tape violemment, car personne ne le répond. Un coup, encore un coup, un autre coup, et...
Un coup de trop, et sa Mère tombe au sol. Pris de panique, le Père la relève, mais elle semble inconsciente. Il hurle à son fils de se précipiter dans la voiture, qu'il allait l'y rejoindre. Le temps qu'il attache sa ceinture, son Père arrive déjà avec à son bras, sa Mère, toujours inconsciente. Il la dépose sur le siège arrière, et démarre la voiture. Sur la route, le jeune homme peut voir tous les enfants qui s'amusent, et il a du mal à se faire à l'idée, que cette année, il n'est pas avec eux. Sur la route, son Père conduit brutalement, si bien qu'un virage pris trop rapidement fit renverser sa Mère sur lui. Sa tête vint se poser sur son épaule. « Elle semble calme et endormie. » Se dit-il. Son Père n'arrête pas de dire : « Je suis désolé mon Fils, je ne voulais pas ça ! » Pas ça quoi ?...
Plus que cinq minutes et la Mère ne va pas tarder à arriver. Il attend ces dernière minutes dans le froid de sa chambre... Une buée sort de sa bouche à chaque soupirs. Elle attend, tapie derrière ses dents, pour bondir, dès qu'il ouvre sa bouche, sur un proie invisible... Les cinq minutes sont finies, mais Elle n'est toujours pas là... Inquiet de ce retard, il se lève pour aller à la porte. Il entend crier. Il y a deux voix, une masculine, et une qui s'efforce d'être féminine. Les Parents se disputent à nouveau. La demie heure va connaitre des prolongations... Il s'assoit dans l'encadrement de sa porte, et y reste en silence, un ?il sur le spectacle des ombres dansant sur le mur, et une oreille sur ce qui se passe en bas...
La voix de l'Homme se fait de plus en plus forte et prend le pas sur celle de la Femme. Un dernier cri, et la voix de la Femme semble s'être éteinte... Il ne reste que le Père. Il fait les cent pas. Lui, il se lève, et retourne à son bureau pour tenter de se replonger dans sa lecture. Dehors la pluie a cessé. La demie heure est maintenant plus que passée, la maison semble vide, seul le bruit des pas du Père retenti dans le silence de mort qu'il règne à présent... Dans le calme et la pénombre, il entend tout ce que fait le Père. Le bruit de ses pas est rapide et répétitif, et semble s'étouffer... « Il doit sûrement retourner à la cave... Comme toujours ». La cave, elle est sous sa chambre à Lui, deux étages en dessous pour être exact. C'est là qu'il va à chaque fois, avec sa Mère quand ils se disputent, depuis la tragédie d'il y à trois ans. Le Père n'insulte plus la Mère, et c'est elle qui lui fait des reproches. Elle l'insulte et le fait passer pour un moins que rien « Battre ta femme ! Tu n'as pas honte ? Je vois que tu deviens aussi courageux que performant sexuellement !! » Il répond à chaque accusations par des salves de coups de poing. Mais sur quoi tape-t-il ? Chaque coup résonne sur une plaque de métal, peut être le chauffe-eau...
Grâce à ce silence d'église, le moindre bruit dans la maison ne peut pas lui échapper, et les vagues d'enfants semblent s'être arrêtées, comme s'est arrêté l'orage. Il n'y a donc rien qui puisse parasiter son ouïe... Il tend l'oreille. La voix de la Femme se fait entendre à nouveau, elle est tremblante. Elle supplie. L'Homme donne un ton sévère à sa voix, et après les bruits de fracas, ces mots sont lâchés : « Il me faut finir ce que j'ai commencé il à trois ans !Je n'en peux plus ! ». « Mais qu'est ce qu'il veut finir ? » se demande le Garçon. Au bout de quelques minutes, un ultime cri de douleur est poussé par la Femme. Et rien de plus. Tout est calme, comme ce soir là dans la voiture, en route pour l'hôpital...
Au bout de quelques minutes de voiture, il sent sur son épaule une chose chaude. Il tourne la tête et voit le haut de sont T-Shirt se teinter de rouge. Le sang coule paisiblement le long de la nuque de sa Mère, et vient trouver refuge dans le creux de son coup, dormant aussi paisiblement que sa propriétaire. Ils arrivèrent vite à l'hôpital, mais pas assez... Sa Mère était morte sur son épaule...
En état de choc, il est resté inconsolable toute une année. Lui et son Père voyaient régulièrement un psychologue. Alors que, péniblement, il se remet, son Père est encore aujourd'hui marqué par ce drame. Si bien, que parfois, il se plait à mettre les habits que sa femme confectionnait. Et depuis, chaque soir d'halloween, il monte dans la chambre de son Fils avec un costume pour la soirée. Mais ce soir, il n'est pas là. Du moins pas encore. Il arrivera bientôt...
Peu de temps après le dernier cri de la Femme, le pas du Père se fait entendre. Beaucoup plus lourd et décidé que précédemment. Le bruit de chacun de ses pas est suivi, parfois, d'un autre son. Plus métallique cette fois-ci. Il est maintenant dans le salon, son pas est suivi d'un grincement sur le parquet. Lui, il se retourne et se concentre sur sa lecture, pour ne pas entendre l'approche du Père, qui est maintenant dans l'escalier.
Il est dans le couloir. Après y avoir fait les cent pas, il vient frapper à sa porte.
« – Mon Fils, ouvre cette porte ! C'est l'heure de partir... »
– Mam...”
Non ce n'est pas Elle... C'est impossible. Il se lève et ouvre la porte. Dans la faible lueur provenant du bas des escaliers, il aperçoit la silhouette massive de son Père, et dans le prolongement de son bras, une forme semblable à celle d'une pelle. La Masse sombre s'élève, son extrémité plate, allongée et en forme de pointe cache le peu de lumière provenant du salon, et seul un liseré de clarté faiblarde en dessine les contours. La pelle s'abat.

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