J'aurais pas dû y aller. Je savais pertinemment ce qui allait m'arriver si jamais j'acceptais cette proposition. J'y suis allée parce que j'avais envie. Ou peut-être par soumission. le chemin fut court. La peur me montait au ventre, mais je n'avais plus le choix. Pourtant, si j'avais pu marcher à reculons, je te jure que je l'aurais fait.
Il pleuvait ce jour-là. J'avais détaché mes cheveux. Avec l'humidité, ils ondulaient. Je savais qu'il aimait ça. Je suis arrivée trempée, mais ce n'était pas grave. Ce qui l'était plus c'est que je commençais à trembler, à bégayer, en demandant au secrétariat de la fac où se trouvait l'ampli A2. Il m'avait envoyé un mot en me disant Retrouve-moi en A2, l'amphi sera vide, on aura plus d'espace.
– Tournez à gauche et prenez l'ascenseur, me dit la secrétaire avec un grand sourire.
Prendre l'ascenseur, moi? Elle m'avait bien regardée? Claustrophobe comme je suis! jamais de la vie! Autant qu'elle le prenne avec moi, et puis comme ça, je ne serai pas seule quand j'entrerai dans cette pièce immense, avec lui dedans.
Je lui demandai donc si elle pouvait m'accompagner. Elle accepta, et je me retrouvai dans l'ascenseur avec une illustre inconnue au sourire forcé, qui n'avait aucune envie de m'aider à me sentir à l'aise.
L'absence de confiance en soi, ce vide, je le ressens. Tu as mal à l'estomac mais tu as promis. Alors tu mondes. Ensuite vient l'absence de langage pour remercier la gentille dame qui a fait sa B.A. de la journée.
Tu bégaies. Tu sais que dans deux minutes, tu ne seras plus toi. Tu ne seras plus celle qui sourit parce qu'elle est obligée de sourire. Mais tu es vraiment toi quand tu le fais.
Il était là, dans cette vallée obscure, où tout était superficiel. L'absence de confiance s'accentue. Et c'est le néant que tu as sous les pieds, le vide.
– Bonjour, me dit-il en s'approchant de moi.
Je tourne la tête pour éviter qu'il m'embrasse. J'ai pas envie. Pas envie qu'après ça, il n'y ait plus rien. Alors j'attends, comme si j'avais le pouvoir de dilater le temps, de le rendre extensible.
– Tu as deux minutes de retard.
– Je sais. Arrête, tu veux?
Ça y est, l'agression commence. L'absence de communication. Les non-dits dans le discours. Les lacunes dans la relation. C'est peut-être ça qui maintient, cette confusion totale.
L'idée de ne plus pouvoir maîtriser aucune de mes émotions provoque chez moi une sorte de jouissance dont j'assume les conséquences.
– On a fait un T.P. de chimie, reprend-il avec un sourire presque narquois. Je suis fatigué. Je vais pas avoir mon semestre. De toute façon, ça sert à quoi?
Et voilà, c'est reparti. Vas-y que je te noie dans mon monde scientifique, obscur, et j'évite les conversations, celles qui blessent.
– Tu t'en es bien sorti? demandai-je?
Je ne l'avais toujours pas regardé dans les yeux.
– Si on veut. J'ai loupé que la première partie, le reste ça ira tout seul.
Il essaie de me prendre les mains. J'évite. Je sais que ça va dégénérer et qu'après, quand je vais devoir repartir, son absence et le silence qu'il y a quand il n'est pas là me blesseront sans me tuer. Mais il joue. Il a posé sa main sur mon genou. C'est trop tard. Je m'abandonne. Je deviens aussi noire, aussi sinistre que lui. J'ai l'impression d'être une autre personne.
Cette schizophrénie, je n'aime pas la ressentir. C'est lui qui m'entraîne vers le bas. C'est comme s'il me disait: Avec moi, t'es en enfer. Et plus je m'obstine à vouloir remonter vers la vie, plus il me tire.
Mais je suis légère. Et faible. Une heure. Deux heures.
Trois heures passées avec lui sans un mot échangé, rien. Le fil d'Arianne qu'il a tissé réside dans l'absence d'à peu près tout ce qui fait l'humain.
En repartant, je pense à sa chair, que j'ai mutilée sans comprendre pourquoi je l'ai fait. À ses dents qui sont entrées dans ma peau sans qu'il y ait la moindre souffrance en moi.
J'aurais pas dû y aller. Mais à chaque fois je dis ça.
Il y a un arbre planté devant chez moi. Je le regarde en me disant que ce n'est pas possible, que cet arbre avec un si beau tronc symbolise la paix et la sérénité.
J'imagine alors un olivier tordu parce qu'il a été mal planté, qu'il n'a pas eu de tuteur pour le soutenir. Un olivier qui n'a pas de sève, voilà ce que j'imagine.
Demain, quand il ne sera pas là, quand il me dira qu'il n'y a rien entre nous, je ferai semblant de ne pas avoir mal.
Mais j'écrirai cette journée qui n'en a été qu'une parmi d'autres. Je peux tout combler sauf le vide, ce vide qu'il crée.
J'écrirai pour qu'il n'y ait plus d'absence.
lundi 18 mai 2009
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