jeudi 8 janvier 2009

Avoir vingt ans à La Calmette

Des trajets ? J’en ai fait de nombreux. Bizarrement, celui qui fut et qui restera le plus marquant est celui que j’emprunte tous les jours. Pourquoi ? Ah surement pas à cause du paysage idyllique : quatorze kilomètres de garrigue, ça n’a rien d’excitant! Non ce qui est surprenant c’est la sensation qu’il me procure. J'ai beau emprunter ce chemin depuis cinq ans, il a toujours autant d’impact sur moi. Quand je prends la route en sortie de Nîmes c’est toujours avec beaucoup d’appréhension. Paradoxalement lorsque je fais le trajet inverse c’est avec un certain engouement. Non pas que rentrer chez moi, dans mon village paumé, ne me réjouisse pas, ou, qu’aller à la fac me plaise énormément mais j’avoue que ça y contribue un peu. Pour comprendre il faut reconstituer le contexte initial.
Mon père habite ce village, La Calmette.
Ma mère habite cette ville, Nîmes.
Les deux êtres les plus importants de ma vie.
Pourtant je déteste effectuer Nîmes-La Calmette mais j’adore parcourir le trajet contraire.
Quand je vais à La Calmette j’y vais pour rejoindre mon père et mes deux demi-frères, mais il me semble que les minutes qui me séparent d’eux sont bien trop courtes. La végétation est moche, sèche, sans vie et triste: description type de la garrigue. Je n’ai pas envie d’y arriver, je n’ai même pas envie d’y aller d’ailleurs. Cet effort, je le fais pour eux trois, et seulement pour eux. Je ne supporte pas ce village sans vie, inerte, et trop calme, ces week end où je m’ennuie à ne rien faire. Ah si! Au moins je peux bosser vu que je n’ai que ça à faire. Me voilà à La Calmette avec un papa, deux petits frères et belle-maman. Ah ! Belle-maman, c’est celle qui met toute son énergie à faire de ma vie un enfer, et le pire, c’est que ça marche. A chaque fois que je me retrouve en sa compagnie le cauchemar recommence, mes douze ans m’explosent à la figure et particulièrement le dix-neuf septembre deux mille. Ce jour là ? Je ne l’oublierais jamais. Je venais fêter les cinq ans de mon frère, le plus âgé des deux. J’étais ravie de le voir, je n’ai jamais raté son anniversaire en treize ans et lui, à l’époque n’ayant qu’une sœur, était très heureux de ma présence. Après avoir fêté comme il se doit l’anniversaire de mon frère unique,je profitais d’un instant rare et privilégié avec un père très effacé, avec le lequel j’ai toujours eu du mal à communiquer. Je me rappelle assez bien de cette discussion : on parlait d’un hobby que l’on a en commun, les voitures. J’aime ces moments parce qu’ils sont rares, mais un tel moment avait-il le droit de durer ?
La vérité c’est que quand tu es la belle fille de Godzilla tu n’as pas de répit.
Ce qu’il s’est passé, c’est qu’elle ne supportait pas ce moment intime père-fille parce qu’elle n’ai pas très prêteuse, c’est la son moindre défaut. La jalousie l’a envahie et s’est plainte à mon père comme quoi je ne l’aidais pas à débarrasser la table. Seulement pour une fois il l’a envoyé bouler: « On parle ça ne se voit pas? ». Autant dire que c’est la première et dernière fois que je l’ai vu se ranger de mon côté, lui qui boit toujours ses paroles. Mais elle est coriace et il était hors de question de lâcher l’affaire. Une fois mon père parti coucher mon frère, elle vint me voir et me dit avec discrétion mais néanmoins avec une haine clairement audible dans sa voix : « Ton père, il est à moi et je ferais tout pour que tu disparaisses de sa vie!» J’étais très jeune et je n’ai jamais osé en parler parce que je pensais que si un adulte me disait une chose pareille c’est que je le méritais. Depuis cette histoire, c’est toujours la même scène qui se répète, ça fait huit ans que j’ai douze ans. Je dois avouer j’en veux sûrement à mon père de la supporter, de lui obéir comme un chien fidèle, de m’obliger à rester à la maison à ne rien faire à part acte de présence, de ne pouvoir sortir, bouger, ou de toujours demander ou à me justifier sur mes moindres faits et gestes. Ce qui me fait vivre ? Mes frères, oui parce que maintenant il y en a deux. Ils sont mes rayons de soleil dans ce brouillard, leur joie, leur impatience de me voir, leurs bisous et leurs câlins sont ma force. Même si ils ne comprennent pas ce qui se passe parce qu’il m’est impossible de salir l’image qu’ils ont de leur mère. Ma motivation pour continuer ce voyage ? J’ai l’obligation d’empêcher la vilaine belle doche (dans tout les sens du mot « vilaine ») de m’effacer de la mémoire de mon père. Ce qui est sûr, c’est que cet endroit ce n’est pas chez moi, cette maison n’est pas la mienne.
Quand je dois rentrer à Nîmes, je compte les secondes avant le départ. Je suis si heureuse ! Il est temps de prendre la voiture. Je chante, je souris. Je trouve le paysage beaucoup plus beau soudainement. Après tout, la garrigue c’est la végétation de ma région, de mes racines dont je suis si fière. Cette végétation, elle me rappelle que je suis là où je veux être. Quinze minutes pour rentrer c’est vraiment trop long. Je veux arriver ! C’est marrant comme un même trajet peut prendre une tournure complètement différente. Installée au chaud dans mon « bolide » je pense à celle qui me console quand je suis triste, qui me fait toujours rire même quand je veux bouder, à qui je peux me confier parce que je sais qu’elle ne me jugera pas. Celle-là c’est ma mère, la femme de ma vie.
Quand je suis enfin chez moi, oui ici c’est ma maison, je m’y sens bien et apaisée. Plus de guerres inutiles, de la joie, de l’écoute, de la compréhension, du dialogue. J’aime pouvoir aller où je veux quand je veux, pouvoir partager quelque chose avec sa famille, avoir la possibilité de se promener dans une ville qui sait ce qu’est un cinéma ou un bowling. Nîmes c’est chez moi !
Mais je sais que ce bonheur ne durera pas parce que bientôt il faudra repartir. Décidément avoir vingt ans à La Calmette c’est un sacré défi !

1 commentaire:

Virginie Lou a dit…

Bravo Paulinette, tu as travaillé comme un chef, tu peux bomber le poitrail et faire sonner tes médailles, c'est mérité!