« Quarante ans plus tard, Roger Zabelle et Ninon Bril se retrouvent dans leur salon. Toujours le même rituel, chaque jour, ils se retrouvent ici, pour tout au plus une heure, avant qu'elle regagne sa pièce, et lui la sienne. Ils connaissent le système par cœur : elle le rejoint vers 16h00, non, pas vers 16h00, à 16h00 pile, dans le salon, et ils y restent jusqu'à 17h00. Puis, ils ne se revoient plus jusqu'au lendemain.Cela fait aujourd'hui quarante ans qu'ils ne partagent qu'une heure par jour. Une heure qui se passe presque en silence. Presque, par ce qu'en réalité, Roger parle. Mais que lui. Pendant soixante minutes, il va se tenir debout devant elle et la fenêtre, une cigarette à la main. Il lui parle, mais jamais ne pose son regard sur elle, et encore moins, plonge ses yeux dans les siens. Pendant qu'il va se tenir droit, il va lui dicter tout ce qui s'est passé depuis la veille, du moment où ils se sont quittés, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent dans le salon. Le seul moment où elle elle peut parler, c'est quand il lui demande de lui relire ce qui a été écrit la veille.Mais pas un mot de plus. Il y à trente-huit ans, elle a voulu parler plus que ce qu'elle aurait dû.
Depuis, il lui faut une canne pour soutenir sa jambe droite.
La relecture ne doit pas dépasser les dix minutes, il doit pouvoir monopoliser les cinquante minutes suivantes.
Il va commencer son long récit, mais aujourd'hui, il y a quelque chose de changé... Sa voix est plus mélancolique, voire nostalgique. Il commence en lui disant que cette fois, elle n'a pas à écrire quoi que ce soit, il a déjà tout écrit...
« Aujourd'hui, nul besoin pour toi de copier. Par contre tu dois écouter. Ça fait quarante ans déjà... On va devoir s'arrêter là. Enfin quarante ans, pas tout à fait. Cela ferra quarante ans quand cet entretien sera terminé. Dans cinquante minutes, je ne serai plus qu'un souvenir, mauvais sans doute, mais un souvenir. Tu ne souffriras plus, sois-en sûre, si ce n'est du douloureux souvenir de deux êtres qui, pas très heureux, vécurent. Je suis conscient de t'avoir ôté la vie, mais je te la rends aujourd'hui.
« Quand je t'ai enlevée à tes parents, j'avais fait le serment que, si on ne t'enlevait pas à moi avant, je te relâcherais quarante ans plus tard et te libérerais de ton tourment.
Enfin, est-ce vrai ? Plus que quelques minutes, et je vais m'écraser sur le sol en dessous... Il en sera fini de nous, mais toi, quand tu partiras, où est-ce que tu iras ? Il y a quarante ans que tu as quitté ta famille, elle ne sera plus là quand tu partiras, ils sont sans doutes morts, tes parents. Tu resteras seule. Je vais monter sur ce rebord de fenêtre. J'y suis... Je saute... »
« Roger saute, et va s'écraser au sol... En sautant, il a laissé tomber un petit papier, elle le ramasse et le lit. :
« Si tu lis ce petit papier, c'est qu'il te reste encore cinq minutes avant d'être libre. Comme je l'ai dit avant de sauter, j'avais promis de te relâcher quarante ans après ton enlèvement. Il te reste encore à peu près trois minutes, avant d'être libre. Que vas tu faire ? La décision t'appartient. Plus que quelques secondes, fais ton choix... »
« Elle se dirige à son tour vers la fenêtre, monte sur le rebord, et saute... 4,3,2,1,0... ses yeux se ferment... Elle est libre... Le papier est tombé avec elle en atterrissant, il retombe sur le coté où était écrit :
« Réunis pour Toujours, ou séparés à Jamais. » »
2 commentaires:
Je retrouve ce texte avec étonnement et le sentiment de l'avoir, sinon raté, du moins mal entendu à première lecture -on a beau se concentrer, ce n'est pas facile d'être au top niveau.
Je suis très impressionnée par le début du texte, la relation dépassionnée, le cynisme. Mais c'est quand le texte bascule (au moment du papier envolé, d'un coté puis que l'autre,) que ça devient too much, comme disent nos amis anglais. C'est une peu trop sentimental, compéré au début, surtout. Comment faire sentir que ce type absolument glacé aime en réalité cette femme? Comment laisser deviner au lecteur que cette prisonnière a fini par aimer son bourreau? Ce n'est pas facile, d'autant que tu ne te laisses que quelques lignes. Peut-être faudrait-il t'accoder un peu plus d'espace. En tout cas, il y a matière à creuser, c'est très intéressant.
Ouais, je peux essayer de le retravailler, c'est pas un problème.
Enregistrer un commentaire