
« Veuillez agréer, Madame, mes sincères condoléances. »
Ainsi se termine la lettre du notaire, rangée dans son enveloppe par des mains fines et délicates, qui s’emparent maintenant du dossier joint pour le feuilleter. Elle croise et décroise les jambes encore une fois, geste devenu quasiment automatique depuis qu’elle est assise là, au rythme des soubresauts occasionnés pas le wagon qui la transporte ailleurs. Elle est seule dans ce compartiment vert, seule ombre d’un décor aux couleurs pauvres. Il est rare de trouver beaucoup de voyageurs à cette heure ci et surtout des femmes. Au soleil couchant elles sont normalement en train de préparer le dîner pour leur époux, à surveiller les enfants qui font leurs devoirs. Elle, elle est seule, assise à sa place dans un compartiment vide où se répand un bruit de rails sous le plancher.
Elle décroise les jambes, les recroise, arrange le bas de sa robe bleue nuit qui s’assombrit avec les heures à mesure que la nuit prend sa place autour du train. Elle lit les passages les plus importants, tourne une page, cherche, constate. Au bout de quelques minutes ses yeux se lèvent des pages blanches souillées de noir pour croiser le ciel flamboyant du soir. Sa main gauche caresse automatiquement une mèche de ses cheveux aussi rougeoyant que l’horizon. Le blanc de sa robe de mariée faisait ressortir ses cheveux roux, le noir du deuil également. Elle pose les mains sur ses genoux croisés, ses doigts bougeant l’anneau d’or autour de son annulaire gauche.
« Madame ? Désirez vous quelque chose ? »
Une voix douce et compatissante la sort de sa contemplation du paysage. Elle lève sur lui ses yeux émeraudes, lui accorde un faible sourire. Elle le remercie, l’employé s’éloigne en silence pour ne pas perturber le deuil de l’inconnue. Elle arrange son chapeau aussi sombre que sa tenue, sort un miroir et ravive le rouge de ses lèvres. Elle décroise les jambes encore une fois, et les recroise, alternant la droite et la gauche, les laisse insensibles aux mouvements du wagon. Ses mains ouvrent de nouveau le dossier du notaire, le testament de son défunt époux.
Elle n’a pas d’enfants, elle lui disait vouloir attendre que leur jeunesse passe, lui a trépassé. Elle feuillette le dossier d’une main absente, cela fait déjà une dizaine de fois qu’elle le lit, puis elle reprend la lettre, puis de nouveau le dossier. Elle décroise et recroise les jambes, encore… elle continuera jusqu’à sa nouvelle destination, loin de là d’où elle vient. Elle a perdu son identité avec sa mort à lui, elle porte la robe de l’inconnue, de l’anonyme mais tout le monde lui offre le visage du deuil et compatit. Elle ne sait plus quelle heure il est, elle ne sait plus qui elle est dans ce wagon, sur cette banquette.
Sa main se pose sur le carnet bleu posé à sa droite, elle le saisit pour le feuilleter avec légèreté; elle s’arrête sur sa page favorite, celle où elle a dessiné sa plante préférée. Elle aime les plantes et les fleurs, surtout les spécimens rares, elle aime faire des expériences avec, créer des parfums, faire de la confiture de rose… Oui elle aimait faire cela, et toujours d’ailleurs. Elle se replonge dans cette petite vague de souvenir, elle se remémore les milliers de fleurs qui tapissaient le jardin où elle avait dit « oui », où elle avait juré de l’aimer et de le chérir jusqu’à ce que la mort les sépare, elle était venue les séparer.
Il lui avait fait construire une véranda où elle pouvait recueillir toutes les fleurs et les plantes qu’elle voulait. Lorsqu’il revenait de voyage il lui ramenait toujours une espèce spécifique de là où il s’était rendu. Et elle, elle dessinait sur son carnet bleu ces plantes et ces fleurs, notant à coté leur nom, leur provenance… tout ce qu’elle pouvait en apprendre. Il ne lui reste plus que cela désormais, lui était partit nourrir la terre de son corps et elle, elle part vers une nouvelle contrée. Le train commence à ralentir, le garçon de tout à l’heure vient la prévenir qu’ils arrivent à destination. Elle acquiesce avant de se souvenir de toutes les fleurs qui avaient orné la tombe de son défunt mari. Sa main referme le dossier du notaire, faisant disparaître le chiffre colossale de son héritage.
Son index caresse de nouveau le dessin sur lequel s’ouvre le cahier bleu. Oui la Ciguë est vraiment sa plante favorite. Elle décroise les jambes et se lève pour descendre du train. Dans cette nouvelle vie elle s’appellera Rose et dans l’ancienne, comme toutes les précédentes, on l’appellera la Veuve Noire…
3 commentaires:
Enfin tu l'as publié (quoique j'ai pas vérifié très souvent en fait), en tout cas j'ai eu plaisir à le revoir, surtout qu'y avait des éléments que j'avais pas saisi. c'est vrai qu'il est super en tout cas
Moi aussi, je la trouve décidément super cette nouvelle, mais les premières phrases sont mal bâties, et c'est très important, les premières phrases, ce sont elles qui accrochent le lecteur. je cite :
"C’est ainsi que s’achève la lettre du notaire avant de se faire ranger dans son enveloppe. Les mains fines et délicates s’emparent du dossier joint à la lettre pour le feuilleter."
D'abord "avant de se faire ranger" n'est pas très heureux, parce qu'on ne sait pas qui agit. De plus, il y a là un avant et un après dans les actions. On pourrait donc facilement écrire, et ce serait à mon avis plus nerveux : "Ainsi se terminait la lettre du notaire, rangée dans son enveloppe par les mains fines et délicates, qui s’emparent maintenant du dossier joint pour le feuilleter. Qu'en pense l'auteur?
Vendu pour moi je n'y vois aucune objection
" Ainsi se termine..." j'ajoute cela de suite
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