– Eh, Manou ! Tu peux me raconter une histoire ?
– Mais tu n’écoutes jamais les histoires !
– Allez, allez ! Manou ! Juste une histoire.
– Bon, voilà : Yamma et Gabasse étaient amis et rivalisaient pour savoir lequel serait capable de faire le plus de mal possible. Leur mère évitait soigneusement toute rencontre afin de ne pas provoquer trop de dégâts. Yamma était un vrai garçon manqué. D’ailleurs on lui avait donné un prénom masculin en espérant que le hasard de la naissance fasse bien son travail. Malheureusement, Yamma au grand désespoir de sa mère, était une fille. Alors pour compenser, la jeune fille dès son plus jeune âge avait décidé de se comporter comme un garçon. Elle jurait, elle crachait, elle était sale et dégoûtante, mais ce qui frappait le plus ses proches, c’était qu’il lui manquait un doigt. Le majeur pour être exact. Ce petit désavantage ne l’empêchait pas de se bagarrer du matin au soir avec Gabasse. Leur jeu, si tant est que c’en fût un, était de se lancer des défis grotesques. Un jour, Gabasse avait même tenté d’étrangler la jeune fille, pour imposer sa force de garçon. En échange, Yamma lui avait tiré et arraché le peu de cheveux qu’il avait sur le crâne. Leur but, donc, était de faire le plus de mal possible.
Dans leur village, il y avait deux camps : celui des gentils, et celui des méchants. Personne n’était entre les deux. Gabasse et Yamma habitaient donc sur la rive droite, la rive des méchants. Le soleil frappait plus fort sur la rive droite. Allez savoir pourquoi, les gens étaient donc tous mats de peau. Sauf Yamma. Elle était aussi livide qu’un cadavre et avait les yeux presque aussi clairs que l’eau de la rivière. Elle trouvait cela injuste. Pourquoi tous les autres avaient la peau mate et les yeux noirs, excepté elle ? Elle se vengeait sur ce pauvre Gabasse, qui n’avait pas de père. Juste une mère, irascible et mesquine. Son nez était presque aussi crochu que celui des sorcières de contes de fées.
Gabasse était différent de sa mère. Il n’était pas aussi laid, et les gens autour disaient que Gabasse et Yamma étaient des monstres. Ils avaient fait de leur différence un prétexte pour faire du mal, une façon de montrer qu’ils existaient, qu’ils avaient leur place au village des méchants.
Mais un jour alors que nos deux ennemis publics à leurs jeux favoris, la mort par strangulation, une dame très jolie leur dit :
– Au fond, vous n’êtes pas si méchants. Vous cherchez juste à vous faire remarquer.
Gabasse, qui était de nature à se mettre en avant, répondit à la jolie dame que de toute façon, quoi qu’elle fasse et quoi qu’elle dise, lui et son amie resteraient à jamais méchants.
Alors la jolie dame pour les punir, mit une graine de pastèque dans le ventre de Yamma.
– Ceci est votre punition. C’est aussi votre lien. Ne le perdez jamais surtout. Car gare à vous, sinon !
– Pfffffff ! Qu’est-ce que j’en ai à faire qu’elle m’ait mis une graine de pastèque dans le ventre ! Ça ne m’empêchera pas de vivre, répondit Yamma d’un ton dédaigneux.
Deux mois passèrent. Et le ventre de Yamma commençait à s’arrondir comme une petite pastèque. Gabasse était donc obligé de calmer ses ardeurs, question combat. Ce ventre commençait à l’intriguer. Yamma continuait malgré tout à arracher le peu de cheveux que Gabasse possédait. Mais petit à petit, elle s’aperçut qu’en plus elle essayait de lui faire du mal, et plus son ventre s’arrondissait. Elle aurait bien tenté de percer sa petite pastèque, mais finalement elle trouvait cela amusant que Gabasse la porte parce qu’elle ne pouvait plus marcher. Que Gabasse lui apporte la nourriture, la fasse manger, oui, elle y trouvait un certain plaisir à ce jeu qui consistait désormais à mettre Gabasse plus bas que terre. Il ne pouvait plus faire de mal. C’était elle qui dominait, elle le savait.
Elle était la petite princesse dont le village des gentils vantait les louanges.
Nos deux amis, si on peut les appeler ainsi, avaient donc cessé tout contact physique méchant. Maintenant, Gabasse touchait la petite pastèque qui ne cessait de grossir. D’ailleurs, il ne comprenait pas pourquoi, puisqu’il ne touchait plus Yamma.
Ce petit jeu dura comme ça deux ans et demi. Yamma était une énorme pastèque. Petite graine avait grandi !
Un jour, on entendit des hurlements terribles qui provenaient de la chambre de la jeune fille. La pastèque était en train de se vider.
Au bout d’une heure de souffrances, Yamma comprit que plus rien ne serait jamais pareil. Que la gentille dame les avait bien punis, elle et Gabasse. Et que maintenant, il n’était plus question de se battre. Elle en pris conscience lorsqu’elle vit à côté d’elle une minuscule coquille de noix, dans laquelle se trouvait un bébé. Elle essaya péniblement de se relever. Mais elle était trop faible. Alors elle demanda à Gabasse ce qu’ils allaient faire de ce petit être innocent et pur. Gabasse lui répondit qu’ils le garderaient. Que de toute façon, c’était leur fille et que personne n’avait le droit de leur enlever.
Mais au bout de quelques jours, la jolie dame qu’on n’avait pas vue depuis deux ans et demi, revint. Elle dit à Yamma :
– Ce bébé m’appartient. C’est la deuxième partie de votre punition.
– Mais, madame, lui répondit Gabasse désespérée, nous nous sommes bien comportés pendant deux ans et demi. Pourquoi vouloir nous enlever notre petit bout de pastèque ?
– Parce que, répondit la dame, je croyais que vous aviez fait un pari : celui de faire le plus de mal possible.
A ces mots, la jolie dame emporta la coquille de noix, et le bébé avec.
– Et après, maman ? Raconte ce qui s’est passé après ! me demanda Mélissa.
Je ne savais pas quoi répondre. Car c’était la fin de l’histoire.
– Tu sais ma chérie, il y a des histoire qui ne se finissent pas bien.
– Je sais, je sais.
Quelques jours plus tard, mon téléphone sonna. Cela faisait au moins deux ans et demi qu’il n’avait pas sonné. J’étais en plein milieu d’un passage clouté lorsque je reconnus la voix d’Emmanuel. Je manquai de me faire renverser lorsque je m’en rendis compte, qu’il était à l’autre bout du fil.
– Voilà, Marine, c’était pour te dire que je suis papa d’un petit garçon.
– Je… je… je suis ravie pour toi, balbutiai-je.
– Et toi ? Comment ça va ?
– Ça va, ça va, doucement, mais ça va. J’ai eu Mélissa l’autre fois. Je lui ai raconté l’histoire de Gabasse et Yamma. Et pour la première fois, elle m’a parue tellement réceptive que je me suis mise à chialer.
– Ah. Ouais. Je t’embrasse.
– Non ! Surtout, ne m’embrasse pas !
– D’accord, je ne t’embrasse pas. Si tu vois Méli, tu lui feras un bisous de ma part, OK ?
– D’ac, promis. Et toi, embrasse ta petite graine.
Mes mains tremblaient, je refermai mon portable en pensant à Gabasse et Yamma, à la petite graine de pastèque. Mélissa, c’est ma punition, c’est notre lien. Notre petite graine de pastèque, à Emmanuel et moi.
dimanche 16 novembre 2008
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