Mon coucou vient de sonner les douze coups de minuit. Éveillée, je sens que la soif me saisit de plus en plus la gorge: il faut se lever et boire un petit peu sinon le sommeil ne viendra pas. Parvenue à la cuisine, j’attrape un verre à la volée mais manque de bol je ne boirai pas encore puisque je le lâche et après une chute vertigineuse, il s’éclate au sol en mille morceaux. Je me baisse pour nettoyer ma maladresse mais cette nuit, la malchance me colle à la peau et le débris du verre m’entaille la paume de la main. Mon esprit est en veille (seuls mes instincts primitifs me guident) alors je ne réagis pas immédiatement mais porte simplement ma main près de mon visage pour me rendre compte visuellement de ma blessure. Une traînée de sang sur la ligne de vie. La douleur ne se ressent qu’à peine cependant, je ne comprend toujours pas ce qui s’est passé. Quelle est cette imperfection sur la route de ma vie? Je vois le sang s’étaler et sécher peu à peu. Suis- je en train de rêver? Je ne sais pas, je ne sais plus, je ne sais plus rien, je ne vois plus rien. Puis tout à coup, tout se rallume.
Je m’aperçois enfant et traversant un bac à sable de long en large. Tout me reviens à présent de cette traversée du désert: ce lieu sans route préétablie, ce paysage de dunes à perte de vue et cette solitude. Oui, cette solitude des âmes qui cherchent un point d’eau en vain. Dans ce voyage hostile, notre ombre même ne se risque pas. Et puis, il y a cette terre que l’on est incapable de marquer au fer rouge puisque nos pas derrière nous se déforment dans le grain terrestre et finissent par mourir dans les sables mouvants du vide. Néanmoins, je vivais de véritables épopées dans ce bac à sable. Ses angles symbolisaient pour moi les quatre coins du monde, cette rose où les vents nous emportent. J’étais la reine des nomades dans mon royaume de sable et ma richesse résultait de ma possession de maints châteaux.
Alors tantôt j’allais à l’Ouest explorer la forêt amazonienne dans laquelle mon corps devenait fluide et se fondait dans cette masse de paysages feuillus. Mais las de ne pas être à la hauteur des fruits exotiques je m’en allais au Pôle Sud me perdre au fin fond de la banquise, dans ce bout du monde, ce désert de glace qui créait dans mon cœur une boule de marbre lourde si lourde! Le grand froid n’a jamais été pour moi une réussite! Alors faisant demi-tour en m’accordant une petite halte aux Triangle des Bermudes, gouffre de l’oubli, je me dirigeais vers le nord, battant en retraite dans les Highlands écossais, dans un monde pris en étaux entre ciel et terre. Et l’automne faisait son œuvre de purification mais en même temps que le vent balayait les feuilles des arbres, il grisait ma peau. Là, regardant le reflet que me renvoyaient les eaux du lac, je m’aperçus que j’avais vieilli.
L’Est ou j’allais bientôt accoster mettrait un terme au cycle de ma vie. Oui, la petite goutte de sang a bien voyagé et longtemps. Cette ultime goutte qui ruisselle sur ma main arrivera sous peu à la fin de son périple sur la ligne de vie. Mais pour l’instant, elle avance, elle roule, plus rien ne peut l’arrêter. Elle est, elle aussi, reine des nomades. Elle est, elle aussi, solitaire. La plaie d’où elle est née, son point de départ, sa ligne de démarcation restera le seul souvenir qu’elle me laissera alors que moi sur le chemin de ma vie, j’ai laissé mon empreinte, j’ai laissé un peu partout des indices de mon être, de ma visite. Mais soudain, une patte d’oie se dresse se dresse devant cette gouttelette sanguinolente. Doit-elle mettre le cap à droite ou à gauche? Elle hésite mais il ne revient pas à elle ce choix car c’est mon sang, mon voyage, ce pourquoi je me bas.
Je ferme alors les yeux et retourne ma main. Elle, emportée par son poids, amorce son ultime trajet en chute libre pour enfin s’écraser au sol comme mon verre. Je nettoie le tout et panse grossièrement ma ligne de vie. Je croyais que mon périple s’achèverait une fois dans mon lit vidée de tout mon sang. Mais la douleur de ma main est à présent insoutenable. Le fantôme de la goutte est toujours en moi. Il me tiendra éveillée jusqu’au petit jour, il me tiendra immobile sur une route sans fin, sur une route sans point de fuite ni retour. Quelle est la prochaine étape? Où est-ce que je vais?
mercredi 22 octobre 2008
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